A propos Revue Averroès

La Revue Averroès est une revue spécialisée sur le monde arabe créée en 2009 par des étudiants de Sciences Po. Elle est semestrielle et pluridisciplinaire. Prenant acte des nombreux malentendus et idées reçues, la revue souhaite contribuer à une meilleure connaissance et compréhension de la région à travers une démarche impartiale et critique, alliant pédagogie et rigueur scientifique.

Appel à contribution pour la Revue Averroès

La Revue Averroès est une revue spécialisée sur le monde arabe semestrielle et pluridisciplinaire crée en 2009 et dirigée par des doctorants de différents établissements de Sciences Politiques et Relations Internationales. Prenant acte des nombreux malentendus et idées reçues, la revue souhaite contribuer à une meilleure connaissance et compréhension de la région à travers une démarche impartiale et critique, alliant pédagogie et rigueur scientifique.

Numéro 7 – publication prévue juin/juillet 2014
Focus : Les enjeux sécuritaires au sahel.
Repère : Les énergies renouvelables au Maghreb.

La thématique de ce dossier se fonde en premier lieu sur un constat : la défaillance politique et économique des Etats sahéliens face aux problématiques sécuritaires : présence d’AQMI dans la région, trafic de stupéfiants, migrations clandestines, enjeux miniers et pétroliers, et insécurité alimentaire. Ces problématiques sont d’autant plus urgentes que le Sahel est une région caractérisée par une forte croissance démographique. A l’heure actuelle les Etats et compagnies étrangères qui s’ingèrent dans la région afin de se positionner au sein de ce couloir stratégique sont nombreuses. Le Sahel est riche en ressources et attire les convoitises des puissances qui tentent d’en avoir le contrôle. Bien que situés aux limites du monde arabe, les enjeux sécuritaires au Sahel touchent directement le monde arabe car certains pays en font partie (l’Algérie, la Lybie) et d’autres sont menacés par les problèmes tels que le terrorisme d’AQMI (le Maroc). Quelle forme prend actuellement l’implantation sahélienne d’AQMI ? Quel rôle spécifique tente de jouer l’Algérie, en tant que première puissance de la région sahélienne ? Ces interrogations ne forment que quelques pistes de réflexion pour nos contributeurs et peuvent bien évidemment être élargies.

Le second volet de ce numéro porte sur les énergies renouvelables au Maghreb. Depuis quelques années les politiques nationales démontrent un intérêt tout particulier pour le développement du secteur de l’énergie solaire, ainsi que de l’éolien. Depuis 2008, la Tunisie développe un projet d’exportation solaire de 2.000 MW solaires entre la Tunisie et l’Europe. En 2009, le Maroc lance lui aussi un projet intégré d’énergie solaire répartit sur cinq sites, et profitant de ses 3 000h/an d’ensoleillement, faisant de l’ombre, au passage, au projet d’énergies éoliennes « Sahara Wind » lancé en 1993 et présenté au parlement européen en 2001. Les perspectives de production d’énergies solaires d’ici à 2050, comme le démontre le projet international dans la région MENA, « Desert power 2050 », sont considérables. Quel est l’état des lieux de ces nouveaux projets et les acteurs en concurrence? Existe-t-il un réel profit pour les Etats du Maghreb ? Les énergies solaires ne sont pas les seuls types d’énergies renouvelables existantes : les projets développés dans les Etats du Maghreb ont-il un poids conséquent dans la géopolitique globale des énergies ? Ces questionnements ne sont pas exhaustifs et peuvent être repris ou élargis par les contributeurs.

Prière d’envoyer un résumé détaillant le projet de l’article de 1500 caractères et d’une présentation de l’auteur en 5 lignes à la rédaction de la revue (mail : redaction@revueaverroes.com
Les articles retenus pour le focus devront comprendre 15 000 à 25 000 caractères (espaces non compris), et ceux pour le repère 12 000 à 15 000 caractères (espaces non compris). Pour toute information supplémentaire, nous écrire ou se reporter à la page web

http://revueaverroes.com/recommandations-aux-auteurs/

Numéro 6 – Islam et Société – Sommaire

Mis en avant

Editorial

Focus : L’Islam en Europe

La « réislamisation » des jeunes par Hanifa Touag

Le Conseil Européen de la Fatwa par Ali Bougrour

L’échec des partis populistes islamophobes en Allemagne par Moritz Schmoll

Repère : Musique contestataire et monde arabe

Une nouvelle scène de musiques urbaines par Yousra Abourabi

Emel Mathlouti, la voix de la révolution de Jasmin par Karine Daviet

Dimi mint Abba, sa musique, son pays par Jemila Sedena

La revue change de direction !

Chers lecteurs,

Comme vous le savez tous, la Revue Averroès se propose de mettre en lumière les travaux d’étudiants et de jeunes chercheurs sur des questions relatives au monde arabe.  Sans être politiquement orientée, c’est d’abord le souci de l’objectivité et de l’esprit critique qui est privilégié dans le choix des articles.

Après quelques mois d’absence la Revue revient avec ce sixième numéro dont le thème majeur est consacré au rapport entre Islam et société en Europe, et le thème mineur aux nouvelles expressions musicales dans le monde arabe.

Le sixième numéro correspond également à un passage de relais. Après avoir conduit avec rigueur et intelligence la rédaction de la Revue pendant de nombreux mois, Youssef Benkirane nous en transmet la direction. C’est un grand honneur pour nous ainsi qu’une marque de confiance et nous espérons être à la hauteur de l’ambition de la Revue Averroès depuis sa création. Nous tenons donc particulièrement à remercier Youssef Benkirane pour cette belle aventure dont il nous fait partager le destin.

Chers lecteurs, sachez que la revue est toujours ouverte aux contributions en tous genres,  alors à vos plumes !

La rédaction.

Yousra Abourabi et Julien Durand De Sanctis

Entretien avec l’intellectuel algérien Mohammed Benchicou – extrait

 

Salima Naït Ahmed.

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Résumé

Mohamed Benchicou, écrivain, journaliste et ancien prisonnier politique algérien, décrypte les ressorts du régime répressif algérien.Le journaliste, refondateur d’ « Alger républicain » auquel succéda en 1991 le journal « Le Matin », est arrêté en 2004, suite à la publication de sa biographie éminemment critique du président algérien : Bouteflika, une imposture algérienne. Incarcéré pendant deux ans au pénitencier d’El Harrach à Alger, il publie, après sa libération, un ouvrage qui revient sur son expérience carcérale : Les geôles d’Alger. Entre temps, le journal « Le Matin » ferme, acculé par les nombreux procès en diffamation qui sanctionnent sa liberté de ton.

Mohamed Benchicou rapporte  ce que sa propre incarcération révèle de la répression algérienne. L’écrivain explique comment son acte a pu faire plier le pouvoir en le conduisant sur le terrain d’une bataille de communication. L’Algérie actuelle souhaite se donner une image démocratique et il lui est de plus en plus difficile d’aller de front contre la liberté d’expression. Le régime doit user de moyens détournés pour attaquer cette liberté, mettant au jour, dès qu’il le peut, des vices de forme pour censurer les aspirations démocratiques relayées par certaines publications.

Summary

 Mohamed Benchicou is an Algerian writer, journalist and former political prisoner. He decodes here the motivations of the Algerian repressive regime. The journalist is the refounder of “Alger Republicain” followed in 1991 by “Le Matin” newspaper. He was arrested in 2004, after the publication of his eminently critical biography of the Algerian President: Bouteflika, an Algerian Imposture. After a two-year imprisonment in El Harrach penitentiary of Algiers, he publishes a book about his experience of prison: The jails of Algiers. In the meantime the numerous trials for defamation forces “Le Matin” newspaper into closing, punished for its freedom of speech.

Mohamed Benchicou tells first what his own imprisonment reveals about Algerian repression. The writer also explains how his act could have made the power give in by leading it to a communication battle. Today’s Algeria actually wants to give a democratic image. In this context, tackling freedom of expression head-on is more and more difficult. The regime have to use roundabout ways to attack this freedom, shedding the light on procedural defects as soon as possible to censor the democratic aspirations expressed throughout some publications.

 

Salima Naït Ahmed. M. Benchicou, vous êtes l’auteur de Bouteflika, une imposture algérienne, une biographie éminemment critique du président algérien qui vous a valu deux ans de prison. A peine sorti du pénitencier d’El Harrach, c’est un brûlot contre la situation des prisons algériennes que vous publiez. Votre ouvrage Journal d’un homme libre dénonce encore sans répit tous les traits dictatoriaux du régime algérien. Après ces multiples récidives littéraires constatez-vous un changement dans les pressions que vous subissez, le pouvoir a-t-il plié d’une quelconque manière face à votre décision ?

Mohamed Benchicou. Mandela a dit: « on ne peut rien contre la volonté d’un homme », ou d’une femme d’ailleurs, et il a raison. La répression des régimes arabes est faite pour abattre du premier coup, elle échoue si elle ne réussit pas, parce qu’il n’y a pas de solution de rechange si la victime se relève. La répression algérienne est à courte vue, arrogante et velléitaire. C’est après mon séjour en prison, le premier coup de poing, que le plus important a commencé. L’enjeu est éminemment important pour le régime : il s’agit de faire de la cible qu’on a abattue un exemple en direction de la société. Et ça je l’avais compris tout de suite. Dans ce genre d’incarcération, ce qu’il y a de plus insupportable c’est qu’on ne réfléchit plus à soi. On devient un enjeu qui dépasse notre propre personne. Le régime exploite ma condition pour asseoir son pouvoir. La population, les gens se sont dit « Bon, maintenant ce type-là, on va voir ce qu’il vaut. Il a écrit un livre, est-ce qu’il va se relever ? » Et si je ne me relevais pas, c’était bien la preuve qu’il n’y a rien à faire contre ce régime.

SNA. Mais pensez-vous que cette politique de la peur échoue réellement quand la victime se relève? La violence carcérale que vous décrivez dans Les geôles d’Alger est effrayante. Après votre sortie de prison, n’y a-t-il pas tout de même eu un exemple efficace ?

MB. Oui, dans un régime comme le nôtre l’abus de pouvoir est inévitable. Ce qu’il s’agit de faire, c’est de le démystifier. Pour cette raison, mon premier texte, après ma sortie de prison s’intitulait « N’ayez pas peur de leur prison ». Dès le premier jour de mon emprisonnement, nous n’étions plus dans un contexte d’incarcération classique mais dans une bataille de communication. Les agents de la répression avaient des relais de propagande qui étaient prêts à rapporter à la société les preuves de mon fléchissement qui devaient être en même temps les preuves de la puissance du régime. Et cela a fonctionné, parce qu’ils ont procédé de manière classique. Au deuxième mois d’emprisonnement, un émissaire m’a été envoyé pour me dire d’écrire une lettre de repentance à Bouteflika. Dans leur tradition répressive, ces pratiques fonctionnent. Leur propagande a été chargée de répandre l’information selon laquelle j’aurais plié, même si c’était faux. Des journaux ont diffusé la fausse information que j’avais écrit une lettre de repentance. Cela a fait des dégâts extraordinaires. Ce genre de détention devient une bataille de communication. Il fallait tout de suite, dès ma sortie, braver l’interdit en écrivant Les Geôles d’Alger pour empêcher l’efficacité de la politique de la peur. Là, ils n’avaient plus de stratégie pour une cible qui se relève. Ils étaient pris dans leurs propres contradictions : pendant mes vingt-quatre mois d’incarcération, on avait répété que l’Algérie était un pays démocratique qui n’emprisonne pas les journalistes pour leurs écrits et que je suis en prison pour un délit financier. Ils ne pouvaient plus rien faire à ma sortie : ça aurait été un acharnement avec un coût politique terrible. L’incarcération avait déjà trop coûté sur le plan de l’image. Est-ce que le régime a plié ? Relativement oui. Tout ce qu’il a pu faire, c’est montrer sa faiblesse. Lorsque le stand de l’éditeur de mon second livre (Les geôles d’Alger) se tenait au Salon du Livre pour une séance de dédicace, la censure a eu lieu dix minutes après le départ du président d’une manière extraordinaire : en murant le stand. Cette réaction, en contradiction avec la loi, est un geste de répulsion arrogant qui a trahit la faiblesse du régime.

SNA. Votre détermination est sensible dans vos écrits, et, en même temps, quand vous décrivez le régime, il est toujours possible de se demander pourquoi garder espoir. Vous dites par exemple que la solidarité carcérale vous a donné des « leçons impérissables sur les secrets de l’espoir » mais cette solidarité carcérale n’est-elle pas l’exception ? Cette résistance d’un petit groupe d’hommes qui vous défendent peut-elle créer des émules ?

MB. Je ne parle pas d’espoir pour consoler les gens mais parce que je pense vraiment que mes codétenus, grâce auxquels je dois d’être sorti sur mes pieds, sont un échantillon de la société algérienne qui résiste à sa manière. C’est elle qui est venue à mon secours … Je n’ai pas envie de critiquer les confrères ou les intellectuels de mon pays, mais les Algériens n’ont pas la lâcheté de notre élite, ne serait-ce que pour une seule raison : ils sont loin de la table de la corruption. Ils ont immédiatement situé mon « combat » si l’on peut dire (je n’aime pas beaucoup ce terme), comme étant quelque chose qui allait dans le sens de leurs aspirations. Ils ont compris qu’il fallait le soutenir, c’était intuitif, pour ne pas porter une responsabilité dans l’aggravation de la situation. Avec mes codétenus, il y a eu d’abord le « nif » c’est-à-dire la « fierté » algérienne : ne pas faire comme si on n’avait rien vu. On se serait rendu complice de l’injustice. Il y avait aussi autre chose de plus important : la plupart ne savaient pas lire. Finalement, ce journaliste que je suis, ils ne l’avaient jamais lu. Mais ils se disaient que, ce journaliste, quand bien même inconnu, s’était battu pour quelque chose qui nous obsède tous: contre un régime qui nous humilie et nous exploite. C’est ce que je raconte dans Les geôles d’Alger, avec ce jeune homme analphabète qui s’adresse à moi : « Je lis pas, je n’ai jamais lu le journal, mais dans la salle on dit que tu t’es battu contre le gouvernement, je veux pas savoir pourquoi, mais pour cette seule raison il ne t’arrivera rien ici ». C’est de là que vient l’espoir. Les élites, elles, ont laissé faire parce qu’elles étaient proches de la table de la corruption, du « festin ».

SNA. Si l’on songe que le régime algérien fait de la propagande en prétendant être une démocratie, est-ce que cela ne montre pas aussi que cette rhétorique-là a une importance nouvelle, un poids véritable, même si son but premier consiste à cacher les excès du régime ?

MB. Elle n’a pas qu’une certaine importance. Elle est vitale. Ce n’est pas du tout une nouveauté. C’est une opération de communication en direction de l’opinion internationale essentiellement. Cette opération est liée à l’architecture des régimes des fausses républiques comme la Syrie, l’Egypte de Moubarak, l’Irak, la Tunisie de Ben Ali, l’Algérie, dont je parle abondamment dans le livre en citant deux intellectuels arabes : Saad Eddine Ibrahim et Moncef Marzouki qui ont beaucoup réfléchi à ces fausses républiques. Elles tiennent à la fois de la royauté et de la dictature, tout en se prétendant république. Elles n’ont de république que le nom, le vernis, l’aspect extérieur alors qu’à l’intérieur elles fonctionnent comme des propriétés privées. C’est ce que Marzouki appelle des joumloukia   une contraction des deux termes Joumhouria (République) et Mouloukia (Royauté). Et tout repose sur ce subterfuge de fausse république, sur la communication, ce que vous appelez la rhétorique.

SNA. Vous avez évoqué les avantages dont bénéficie l’élite. Quels sont-ils ? Qu’est-ce qui leur donne tant envie de rester à la table de la corruption et de soutenir le régime ?

MB. Cela, je l’explique, avec cette mention à Saad Eddine Ibrahim, qui a très bien analysé les régimes arabes, grâce à la notion de bay’a. Nos régimes fonctionnent sur un principe binaire simple : « Tu es mon ami ou tu es mon ennemi ». Bouteflika le dit très bien dans ses discours. Il dit mot pour mot : « Anta menna, wella machi menna »: ou bien tu fais partie du régime et à ce moment-là tu es dans la bay’a, l’allégeance, et tu as droit à ses avantages, ou  bien tu es en dehors du cercle. La bay’a te met au-dessus de l’origine sociale dont tu es issu. Un petit paysan devient un petit employé, un médiocre écrivain devient un « grand écrivain »… et cela fonctionne à plein. Si le régime tient, c’est grâce à ce petit peuple de la dictature.

SNA. Est-ce qu’il n’y pas alors une contradiction ? Tout à l’heure vous évoquiez un découplage entre l’élite corrompue et le peuple et vous décrivez maintenant un système qui irrigue toute la société.

MB. Le régime n’a pas besoin d’acheter tout le peuple, il a besoin de le contrôler. Il est dans une posture de contrôle et non de gouvernement. Il n’hésite pas à user de la corruption dans toutes les franges de la société selon le degré de nuisance des individus, ou selon leur utilité et leur valeur marchande. Mais il vise d’abord les élites, les intellectuels, les politiciens, la zaouias[1], les religieux : ceux qui ont une valeur ou peuvent lui nuire. Il achète quelque fois très cher sa tranquillité. On peut aussi rendre service au pouvoir : c’est comme cela qu’il achète les artistes, les chanteurs. C’est un procédé mafieux. Dans les bons films sur la mafia, il y a toujours une scène où le parrain propose au gang d’en face la paix en échange d’argent. C’est la bay’a.

SNA. Mais alors le petit paysan qui devient employé grâce à ce système, dans quelle situation est-il?

MB. Il devient un porte-voix du régime. Ceux qui ont une nuisance se voient proposer des oboles ; ceux qui les refusent sont frappés. La seule nouveauté que les élites n’ont pas comprise, c’est que la répression a désormais changé : elle a un coût terrible sur l’image, auprès de l’opinion internationale. La répression entre désormais en contradiction avec l’architecture des joumloukias basées sur le subterfuge et l’image envoyée à l’Occident. On le voit bien maintenant : une chose que Sarkozy a demandé, par exemple en Tunisie ou en Egypte, c’est que l’on libère les journalistes, les prisonniers politiques. Le non-respect des droits de l’Homme ne gêne pas seulement les joumloukias, mais aussi les régimes occidentaux qui ont des problèmes avec leur propre électorat. Prenons Sarkozy, il pense à 2012 : il a refusé de recevoir Bouteflika. Bouteflika est désormais un dictateur infréquentable, avec le troisième mandat, la possibilité du pouvoir à vie, etc[2]. On ne peut pas désigner Mugabe, qui n’a obtenu que 53%  des voix aux élections, comme l’archétype du dictateur hideux et monstrueux, et accueillir à bras ouvert Bouteflika, qui s’est fait élire à plus de 90 % des voix. C’est ce qui a été dit par la France à Bouteflika : qu’il fallait mieux dès lors ajourner sa visite en France qui venait juste après des élections détestables. La fraude coûte de plus en plus. Il y a bien des évolutions heureuses qui résultent des contradictions des joumloukias et de leurs soutiens occidentaux.

SNA. Qu’en est-il de la torture ? Tout d’abord dans les prisons : comment cette torture y est encore appliquée ? Sur la torture plus généralement, vous avez dénoncé dans Le Matin les tortures de T’kout[3] sur des civils, y a-t-il une avancée de ce côté ? Grâce aux dénonciations du Matin ou grâce au livre ?

MB. Bien sûr. D’ailleurs, la dénonciation du journal a précipité sa fermeture et mon incarcération. Il y a des améliorations, mais la torture ne peut simplement pas disparaître car elle est une activité constitutive de la répression et du contrôle de la population. En Algérie, en Syrie, en Tunisie et en Egypte, nous avons eu ou avons encore un pouvoir qui s’accroche au fauteuil et une population qui n’en veut pas. Nous avons un régime en constante belligérance contre sa propre société. Il est donc obligé de développer toute une procédure, soit de corruption, soit de répression, et la torture fait partie du catalogue. L’Algérie a pourtant signé la Convention de 1984 contre la torture, elle s’est donc engagée à la bannir. Et étant donné qu’il y a des enquêtes de la part des ONG en Algérie, et une presse qui réussit à dire certaines choses, la torture visible a en conséquence été éliminée Mais une torture invisible demeure. T’kout a été le dernier grand acte de torture avérée. Le pouvoir a tout fait pour que cette torture soit désavouée. Si la population n’avait pas eu le courage de se déplacer pour témoigner devant un tribunal, le pouvoir aurait pu désavouer ces actes. La torture invisible demeure dans les prisons clandestines, dans les prisons en général et dans les postes de police. Pour résumer, les institutions de la répression ont adopté le même subterfuge factice que le régime pour apparaître démocratique. Par exemple, si vous allez dans un poste de police, vous y serez reçu convenablement, vous ne trouverez nulle trace de torture. Mais on ne vous montrera jamais l’arrière-salle des geôles. Il y a une torture persistante, parce qu’elle fait partie intégrante d’un régime essentiellement répressif.

SNA. S’applique-t-elle y compris sur les détenus de droit commun ?

MB. Oui, puisque ce qui compte c’est l’exemple. Le pouvoir algérien a peur de sa propre société et lui montre un visage de père fouettard. Je lis la littérature sur la torture dans nos pays, chaque fois que j’interviens j’essaie d’en parler… parce qu’en Occident, on tourne autour du pot, mais on n’arrive pas à mettre la démocratisation des régimes arabes au centre du débat. Seule la démocratisation des régimes peut mettre fin aux problèmes qui concernent l’Occident. La torture, la répression, seraient éliminées de facto lorsqu’un régime n’en aura plus besoin pour se faire accepter. Les deux grands problèmes dont souffre l’Occident, du fait de la proximité avec nos pays, sont le terrorisme et l’immigration clandestine. J’entends souvent, y compris les partis de gauche en France, tenir un langage plein de candeur, éculé sur l’immigration clandestine. Un langage de surcroît complètement faux, sans souci de vérification, sur cette immigration. Ils affirment que, pour parer au problème, il faut aider financièrement les pays à stabiliser leur population. Que signifie cette phrase pompeuse et ridicule? Comme si tout était une question d’argent. Que voulez-vous ajoutez à l’Algérie ? Elle possède 150 milliards de dollars de réserve. Cette gauche est sur le vieux schéma de l’immigré clandestin quittant son pays parce qu’il a faim pour aller trouver du travail en France. Mais la question n’est pas là. Premièrement, l’Algérie n’est pas pauvre, deuxièmement, l’immigré clandestin n’est pas celui qui n’a pas de travail. Très souvent, il a une très bonne situation dans son pays. Ce n’est pas systématiquement un jeune désœuvré. Il y a des couples, certains ont des enfants, et prennent un bateau ou une barque pour immigrer clandestinement. Si on se demande pourquoi l’Algérie, un pays riche, est abandonné par des habitants qui ont une maison, une voiture et un travail, on revient à la question de la démocratisation du régime. Il faut alors nécessairement placer la démocratisation politique et sociale au cœur du débat sur l’immigration clandestine. On refuse de le faire pour deux raisons : on part du postulat selon lequel l’Algérie est un pays démocratique et, il est difficile, compliqué, politiquement handicapant, de se mettre à dos un régime en le désignant comme non démocratique.

SNA. Dans votre Journal d’un homme libre, vous expliquez ce fonctionnement du régime algérien par un rapport de force entre militaires et hommes politiques au sommet du pouvoir. Vous le présentez de façon romancée comme un conflit entre la « tribu des têtes képi », et la « tribu des têtes nues ». Vous concluez que les têtes képi gardent la main mise sur le pouvoir. Mais alors, quel intérêt avaient les généraux à supporter Bouteflika, ce président incompétent, tel que vous le décrivez dans L’imposture ?

MB. Cela vient du fonctionnement mafieux du régime. Le premier coup d’Etat a eu lieu en 1962 quand l’armée a pris le pouvoir contre le peuple. C’est un clan inconnu au bataillon qui prend le pouvoir et le conserve. Il n’a pas participé à la construction du mouvement national. Il s’agit du « clan d’Oujda ». Pour choisir les présidents, les membres ne font confiance qu’aux gens unis par les liens du clan, même s’ils ne s’entendent pas. C’est pourquoi la nouvelle génération fait très peur au pouvoir… Bouteflika fait partir du clan d’Oujda. Le clan a maintenant un grave problème : après Bouteflika, qui ? C’est la seule explication que je vois. Ils ne s’entendent pas avec lui sur beaucoup de choses,  mais ils le préfèrent à un type qui n’est pas du clan.

SNA. Considérez-vous que l’armée soit un garde-fou? Vous semblez quelque fois la présenter comme telle, en évoquant son opposition à la politique de rapprochement avec les islamistes de Bouteflika et Belkhadem.

MB. Non. Bouteflika a voulu jouer contre l’armée parce que, de toutes les joumloukias arabes, l’Algérie est la seule où le président n’a pas la réalité du pouvoir. Il sait que le seul moyen de diminuer l’autorité des têtes képi, c’est de composer avec les islamistes… L’armée n’est pas un garde-fou : il faut s’abstenir de croire que les militaires sont contre les islamistes pour les mêmes raisons que nous. Ils s’opposent aux islamistes pour protéger leur propre pouvoir. L’armée peut être considérée comme un garde-fou seulement tant que l’adversité avec les islamistes subsiste. S’ils arrivent à s’entendre, comme c’est souvent le cas, ils se retourneront contre nous.


[1] Confréries religieuses traditionnelles.

[2] Le 12 novembre 2008 le parlement algérien amende la constitution pour supprimer la limitation à deux du nombre possible de mandats présidentiels, ouvrant ainsi la voie à un troisième quinquennat d’Abdelaziz Bouteflika.

[3]  T’kout est une ville des Aurès, dans wilaya de Batna, en région chaouïe. Le 13 mai 2004 Chouaïb Argabi, un jeune garçon de 16 ans, est tué par un garde communal. L’événement est suivi par des émeutes et l’intervention armée de 3000 soldats dans la ville. Les habitants de T’kout dénoncent des tortures, des viols et d’autres violences de la part des militaires. Des confrontations quotidiennes entre militaires et civils s’étendent dans d’autres régions chaouïes. Le journal Le Matin dénonce à l’époque les tortures en publiant les témoignages de plusieurs victimes. Il est poursuivi pour diffamation avant qu’un tribunal n’auditionne les victimes et reconnaisse la réalité des tortures. Voir http://benchicou.unblog.fr/2007/05/17/cette-algerie-qui-hurle-en-silence/

Dimi mint Abba, sa musique, son pays

Dimi mint Abba, sa musique, son pays

 

Jemila Sedena

 

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En 1976, une jeune inconnue de 18 ans remporta le concours de Radio – Mauritanie, du nom du pays tout aussi inconnu qu’elle représenta au Festival d’Oum Kelthoum à Carthage la même année, carrefour de toutes les civilisations et de tous les  âges. Elle a été  récompensée pour sa voix dont la force et la profondeur semble être une allégorie du Désert. Dimi, c’est l’histoire du pays baigné dans la modernité sur fond de musique superbe. Incarnation de la musique arabe mauritanienne, Dimi mint Abba s’est éteinte le 5 juin 2011, mais la voix de l’art demeurera à jamais.

 

« Quand les visions se brouillent, quand l’imagination s’épuise,  quand l’aspiration s’enlise dans le territoire de l’impossible, la chanson prend des ailes, et en toute ivresse, nage dans le défilé des espoirs …en nous  interpellant, tidinit à l’appui, si  notre existence a, réellement, un sens quand  elle ne comprend  pas la vocation et la compétence artistique ? »[1] C’est avec ces majestueux vers d’Ahmedou Ould Abdel Ghader que s’est illuminée pour la première fois l’étoile Dimi.

En 1958, elle naquit dans un campement de griots (iggawan) quelque part entre les dunes du Tagant (région du centre). Cette  caste avait, à l’origine, comme fonction sociale de servir les guerriers pour chanter leurs louanges (et-theidin), conter leur histoire, et leur écrire des poèmes. Les Iggawan, leur musique et leurs poèmes sont donc l’une des rares traces de l’histoire de ce pays. A titre d’exemple, la musique traditionnelle mauritanienne suit un mouvement ternaire appelé « noir » ( lakhal ), « teinté » ( zzraag) et «  blanc » (labyad ) qui n’est pas sans rappeler les composantes Arabe, Berbère et Noir de la société mauritanienne.

Accompagnée du Tidinit (luth masculin à 4 cordes) et de l’Ardin (harpe féminine à 12 cordes), c’est par la force de la transmission orale que la tradition musicale demeura des siècles durant, faisant de Dimi l’héritière d’une grande lignée. Celle-ci commença avec le formidable Sedoum ould Ndiartou dont le « diwan »[2] est une clé de l’Histoire de notre pays. Son petit fils,  Sidati ould Abba composa au début des années 1960 la version instrumentale de l’hymne national de la Mauritanie. Porte-voix de la naissante République dans un pays où 80% de la population était nomade ou rurale, il a su faire accepter l’entrée du pays dans la « modernité » dans les campements les plus réticents. Jadis au bas de l’échelle sociale, c’est pourtant ces griots qui ont écrit, chanté, dansé, loué, pleuré et perpétré l’histoire de la culture mauritanienne.

Dans un pays dont l’indépendance même était tout aussi surprenante qu’une pluie du mois de juin dans le désert, la composition ethnique de cette construction post-coloniale était encore plus étrange. Peuplé d’Arabo-berbères et de Négro-africains, le pays devait obtenir un soutien fraternel des pays d’Afrique de l’Ouest qui le considéraient arabe, et des pays du monde Arabe qui le considéraient comme Noir. Dimi, à elle seule, obtiendra des frères Arabes la reconnaissance du caractère arabe de la société car la poésie mauritanienne, c’est une imagination sans limite qui permit de préserver un arabe classique aux mille et une allégories célébrant la grandeur de la société.

Du Maroc à l’Iraq, en faisant un petit détour par l’Afrique du Sud, Dimi Mint Abba a su faire entendre sa voix. Ses voix. Celle de l’indépendance qu’elle chanta (Ya Mouritan alik Mbarek lastklal)… Celle des sans voix dont l’illustration parfaite résultait de son impeccable  réquisitoire contre l’Apartheid ( ya rabi lapartayd ta3tih 6yah mtin), une imploration sacrée contre l’injustice, le racisme, l’intolérance et l’oppression.

Avec un  immense talent, la voix de l’art, sut réunir autour de son chant  la masse et l’élite. Elle sut, aussi, couvrir  avec le voile de la beauté ( Qoul limalhati dhati al khimari al asouadi) la laideur de nos faubourgs et  la misère  de nos jours. Elle sut, encore, allier  le sacré et le profane, en chantant  l’abreuvoir du prophète (Hodh nabi) au bord duquel  se ressent la  forte envie d’entendre la mélodie qui  coule, sensiblement, dans les veines (Muchtag al hassan hag al hol). Enfin, la voix de l’art chanta l’amour, exaltant chez chaque mauritanien ses sentiments les plus inavouées, dans une société où la pudeur est d’or.

Quelques dates importantes

 

1977: Performance au Festival de la Jeunesse Arabe (Irak)

1978: Performance au Festival de Timgad (Algérie)

1986: Performance au Festival d’Agadir

1989: Tournée européenne

1990: Sortie de Moorish Music from Mauritania

1992: Sortie de Musique & chants de Mauritanie

1993: Tournée aux Etats-Unis

1996: Récompense à l’African-Arab Exhibition à Johannesbourg

1999: Récompense à l’African-Arab Exhibition à Dakar

2000: Performance au Festival Gnawa d’Essaouira

2002: Performance au Festival Gnawa d’Essaouira et au Festival des Musiques Sacrées de Fès


[1] Traduction approximative d’un extrait du poème d’Ahmedou ould Abdel Ghader Sawtu el venni

[2] Diwan : Recueil de poèmes. Le plus connu des Mauritaniens est celui de Sedoum ould Ndiartou.

Emel Mathlouthi, la voix de la révolution de jasmin

Chanson contestataire dans le monde arabe :

Emel Mathlouthi, la voix de la révolution de jasmin.

                                                                                                                                     Karine Daviet

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Le printemps arabe est un mouvement de libération initié par des populations oppressées par un régime politique fort, dans le monde arabe. Né en Tunisie en décembre 2010, il se poursuit encore aujourd’hui, en Syrie notamment. Ce mouvement étant issu de contestations populaires, il serait intéressant de comprendre quel rôle ont tenu les artistes de ces pays durant la révolution, de ses prémisses à la mise en place de nouveaux régimes. Ont-ils exprimé ouvertement leur désaccord vis-à-vis du pouvoir en place, contribuant ainsi à faire éclater le mécontentement de populations opprimées ? Se sont-ils fait la voix de leurs concitoyens ou au contraire sont-ils restés le fait d’un phénomène marginal ?

Nous nous intéresserons en particulier au domaine de la musique, et aux chanteurs. Ceux-ci ont en effet toujours eu une place particulière dans la musique populaire, la chanson étant le moyen le plus direct pour un homme d’exprimer ses préoccupations, des plus quotidiennes aux plus universelles. Ecrites par et pour le peuple, les chansons ont toujours tenu un rapport singulier vis-à-vis de ceux à qui elles s’adressent. Ceci est particulièrement vrai dès qu’il s’agit de chanson engagée. Le chanteur, si ses revendications coïncident avec celles de son public, devient alors un symbole, un guide. Il est la voix de la foule. Il semblerait qu’il s’agisse alors d’une reconnaissance mutuelle entre l’individu et le peuple, l’artiste gagnant sa légitimité car ce peuple accepte d’exprimer à travers lui ses doutes, son indignation. Aux Etats-Unis, le courant des « protest songs » ou chansons contestataires a été particulièrement important à la fin des années 60[1]. L’opposition de la jeunesse face à la guerre du Vietnam a été largement exprimée par Bob Dylan, mais aussi et surtout par Joan Baez. Dans le monde arabe et particulièrement en Algérie où il est né dans les années 30, le Raï est un genre de musique contestataire issu des milieux populaires et défavorisés. Il est intéressant de remarquer que, bien que distants dans l’espace et dans le temps, ces deux genres musicaux sont apparentés à la musique folk. Elle suppose en effet des moyens musicaux simples et est par essence jouée en acoustique, ce qui la rend praticable par un grand nombre. L’apparition de la radio a bien sûr joué un grand rôle dans la diffusion de ces chansons car elle a donné aux artistes une audience plus large et a ainsi permis d’unifier certains mouvements contestataires.

En ce qui concerne le printemps arabe, on a beaucoup parlé du rôle des réseaux sociaux[2]. Il est clair que la toile, moyen de communication par excellence en ce début de XXIe siècle, a permis de donner une grande ampleur à un mouvement au départ cantonné à la Tunisie. Sachant que les chanteurs d’aujourd’hui utilisent internet pour faire connaître leur musique, leur voix a nécessairement été reliée via les réseaux sociaux.

Emel Mathlouthi est une jeune chanteuse tunisienne. Pendant la révolution, on la retrouve chantant son indignation sur les barricades. Elle est de la génération de ceux qui se sont révoltés, ceux-ci s’identifient donc fortement à elle. Née à Tunis en 1982, elle y grandit jusqu’à ses vingt-cinq ans, âge auquel elle décide de s’installer à Paris. En effet, même si elle peut chanter en Tunisie, elle est victime d’intimidations et choisit donc Paris pour développer son projet musical. Ses textes, qu’elle commence à écrire en 2005, expriment le désir de démocratie et sont un hymne à la liberté d’expression. Elle veut le respect des droits de l’homme, dans le monde arabe comme ailleurs, et met en musique le poète palestinien Mahmoud Darwich[3]. Emel a toujours été engagée, en musique et dans sa vie. C’est ainsi qu’étudiante, elle fonde un groupe de métal pour défendre la liberté d’expression et sensibilise les autres étudiants aux injustices dont ils sont victimes. Son combat est donc bien antérieur aux débuts de la révolution de jasmin, et elle devient rapidement un emblème de la résistance face à l’oppression. Sa chanson « Kelmti Horra », ce qui signifie en arabe « Ma parole est libre », devient dès 2008 un hymne informel pour tous les Tunisiens avides de liberté[4]. Internet est bien entendu le média idéal pour la diffusion de ses chansons et de ses idées, et devient pour tous les artistes opposés à de Ben Ali un puissant moyen de contre-culture. En effet, même si le régime veut donner une image de tolérance, il est clair que certains textes sont difficiles à avaler pour celui que la chanteuse nomme « tyran »[5]. En 2012 sort enfin un premier album intitulé « Kelmti Horra » et qui compile des chansons écrites entre 2005 et 2011. On y perçoit des influences très diverses : cet opus est bien entendu imprégné de musique arabe traditionnelle, notamment à travers l’utilisation des percussions et des cordes, mais on perçoit aussi un apport important de la scène électro et trip-hop, de la musique folk et classique. Ce mélange constitue la véritable personnalité musicale de la chanteuse, et fait d’elle une artiste résolument ancrée dans son temps. Elle se détache ainsi du format efficace mais usé du chanteur à la guitare, si courant dans le monde de la chanson contestataire. Curieuse de tout, Emel Mathlouthi se veut ouverte à toutes les cultures, et donne une image nouvelle de la Tunisie, jeune, libre, tolérante. Durant la révolution, elle soutiendra les manifestants en chantant parmi eux. Sa voix s’élève au milieu des cris et des slogans, illustration sonore de La Liberté guidant le peuple. Déterminée, puissante, mais aussi tout en finesse et en modulations, c’est elle qui nous transporte et porte au plus haut cet indéracinable besoin de liberté, besoin humain, intemporel. La chanteuse se veut utile aux autres et elle y parvient amplement. Au-delà de la Tunisie, elle incarne l’espoir d’une vie meilleure et un combat toujours vivant. Comme elle le dit, il y a encore beaucoup de choses à faire.  Mais il ne fait aucun doute que son travail n’a pas été vain, et malgré la crise politique que traverse actuellement son pays, l’éveil des consciences auquel elle a contribué est un acquis incontestable.

Les chansons sont-elles le vecteur privilégié des révolutions ? Si elles ne les font entièrement, du moins y contribuent-elles et nous permettent encore aujourd’hui d’en retrouver le parfum. Que l’on pense seulement à La Marseillaise, qui avant d’être l’hymne national français, a donné bien du courage aux révolutionnaires d’hexagone depuis 1792, ou à Bella Ciao, liée à la lutte antifasciste des révolutionnaires italiens dans les années 1950. Incontestablement, Emel Mathouthi, avec son titre Kelmti Horra, est de cette trempe. Elle insuffle une nouvelle pertinence à la chanson engagée, genre éculé et trop souvent décrédibilisé par la récupération commerciale qu’en fait l’industrie musicale. Authentique, vraie, Emel est la preuve qu’un être humain, s’il s’exprime, s’il s’engage, peut faire évoluer le monde qui l’entoure. Oui, décidément, l’art est utile à la société.


[1] Voir par exemple: Joan Baez et Mimi Farina- Bread and Roses; Creedence Clearwater Revival-Fortunate Son (1969); Tom Paxton- Lyndon Johnson told the nation, Sam Cooke – A change is gonna come 1965.

[2] A ce sujet, voir: « Etude de cas: Les médias sociaux et le printemps arabe », Forum sur l’efficacité du développement des OSC, Janvier 2012.

[3] Voir l’un de ses plus célèbres recueils de Poésie:  Ne t’excuse pas, Arles, Sindbad /Actes Sud, 2006.

Une nouvelle scène de musiques urbaines

Tout le monde dehors !  L’émergence d’une nouvelle scène de musiques urbaines dans le monde arabe.

 

Yousra Abourabi

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La révolution technologique a changé radicalement la musique et son rapport à la société : il suffit de cliquer pour écouter des titres méconnus venus de l’autre bout du monde, ou des albums autoproduits qui n’ont pas fait l’objet d’un choix arbitraire des maisons de disque. Pour le meilleur et pour le pire, la production musicale s’en voit transformée. Grâce aux samplers, des archives musicales anciennes réapparaissent sur des morceaux de hip-hop ou d’électro. L’artiste contemporain produit une musique ethnique, plus difficile à ranger dans un courant, une école artistique. Le rapport à la société s’est également transformé : la musique n’est plus imposée par les réseaux académiques de diffusion, mais à travers un brassage entre des traditions revisitées, et un contenu sociopolitique très fort. Cette musique populaire et, contrairement à la musique classique, séduit une plus grande partie de la population, et peut donc avoir un impact social plus durable. Mais la révolution technologique a également renouvelé le support traditionnel de la musique, remplaçant les disques par des fichiers téléchargés. Or très souvent on ne connait ni le titre ni l’interprète, ni le contenu des paroles, ni le contexte de l’émergence de cette musique. Dans le monde arabe beaucoup d’artistes se sont révélés grâce à leur implication dans les manifestations. D’autres sont déjà connus depuis les années 1990. Petit tour d’horizon.

Le début du XXIe siècle est une étape spécifique dans l’évolution de la musique urbaine nord-africaine : une multitude de groupes et d’associations émergent. Au Maroc, le Boulevard des Jeunes musiciens a permis à des jeunes groupes de se représenter aux cotés de groupes plus connus. Plusieurs de ces nouveaux musiciens comme Hoba Hoba Spirit, Darga, H-Kayne, Fnaïre, Barry et Oum, revendiquent leur individualité autant que leur identité marocaine, en s’exprimant en arabe dialectal, en français, en berbère, et traitent de sujets au caractère bien trempé. Dans « Blad Skiso » par exemple, Hoba Hoba Spirit raconte comment les marocains deviennent fous face à leurs contradictions entre modernité et traditions. Pourtant, avant de pouvoir s’exprimer, ces artistes ont dû affronter la société ainsi que les lois de leur pays, en raison des régimes autoritaires ou dictatoriaux, et des pressions morales et religieuses. En Egypte en 1997 la presse avait dénoncé le Heavy Metal comme une cloaque de satanistes. « Des groupes comme Bliss, Wyvern, Hate Suffocation, Scarab, Brutus, et Massive Scar Era étaient les prêtres d’une secte persécutée vivant sous la menace constante des redoutables Moukhabarat, la police secrète de Moubarak»[1]. En 2003 au Liban des fans de Heavy Metal ont été arrêtés pour leur prétendue appartenance à un culte sataniste, et pour « relations sexuelles avec un cadavre »[2]. Au Maroc 14 jeunes musiciens accusés de satanisme ont été emprisonnés en 2003.[3] Ainsi pendant très longtemps les groupes de musique urbaines avaient difficilement la possibilité de jouer sur scène et encore moins celle d’enregistrer. Les jeunes filles au look rock (bas résilles, jean déchiré, vernis noir…) se faisaient agresser verbalement ou jeter des pierres dessus sans que personne ne s’en émeuve. Pour certains, les arrestations des métaleux ont signifié un tournant dans l’évolution de la scène musicale urbaine. C’est le cas au Maroc, puisque suite aux évènements de 2003, une multitude de groupes de musiques alternatives ont vu le jour, identifiés au mouvement « Nayda ! » (Ca se lève !). D’autres considèrent que c’est à partir des révolutions de 2011 que la musique alternative a pris un nouveau pas : « Avant la révolution, les fans de heavy metal égyptiens vivaient dans la crainte d’être arrêtés. Il fallait du courage pour arborer des ceintures-cartouchières, des tee-shirt à l’effigie d’Iron Maiden, et danser le headbanging »[4]. Et c’est ainsi que le groupe de Heavy Metal égyptien Beyond East passait devant les chars sur la place Tahrir, le 11 février 2011[5], ou que le groupe Haoussa, précurseur du Punk made in Maroc pouvait dénoncer les maux de la société en langue arabe sur la scène des anciens abattoirs de Casablanca et devant les caméras de MTV. On peut largement différencier ces groupes de ceux qui n’ont pas pu encore accéder à la liberté d’expression comme The Accolade, groupe de filles saoudiennes qui risquent déjà beaucoup en chantant en anglais de la musique rock.

Qu’elle soit le résultat d’un long combat social qui dure depuis les années 1990 ou qu’elle soit fortement impulsée par les évènements du printemps arabe en 2011, cette nouvelle scène urbaine et alternative s’est surtout exprimée durant les manifestations diverses de l’année 2011. En Egypte Ahmed Fouad Najm, poète et chanteur égyptien qui avait passé de nombreuses années en prison, compose avec Ramy Essam à la guitare des chansons place Tahrir, à partir des différents slogans qui circulaient sur la place. Ils composaient et jouaient sans interruption sur les quelques scènes improvisées de la ville. Au Maroc, Hoba Hoba Spirit chante « La volonté de vivre » en s’inspirant des slogans des manifestations du mouvement du 20 février[6]. En Tunisie Amel Mathlouti jeune chanteuse protestataire, était présente avec sa guitare durant les manifestations apportant son soutien non seulement aux manifestants mais aussi aux « gardiens nocturnes » qui assuraient la sécurité des quartiers, et chantait en faveur d’une Tunisie libre et libérée. Toutes ces protest song, comme on les aurait nommé dans les années 1960, ont redonné un rôle au jeunes musiciens urbains au sein de la société populaire, marquant la réconciliation de deux générations, de différents types de classes sociales, et de différentes mentalités ou affinités politiques. Ces chanteurs sont devenus des porteurs de slogans mais aussi des icônes de liberté. On pourrait identifier un genre de « chanson arabe » incarné par ces différents artistes ainsi que la fabuleuse Badia Bouhziri ou encore Bendir Man.

La scène hip-hop a été à l’inverse le théâtre d’un affrontement entre deux courants d’idées : ceux qui soutiennent les révolutions et ceux qui les critiquent. Le rappeur tunisien El General est devenu l’une des figures artistiques les plus écoutées durant la révolution de Jasmin. Ses chansons dénonçaient ouvertement la corruption du régime de Ben Ali. Avec son titre « Rais Lebled », il fait une onde de choc en 2011, avant d’être menotté et interrogé pendant 3 jours[7]. Le rappeur marocain Mouad Belghouat, alias El Hacked (l’indigné) compose également pendant les manifestations du 20 février avant de demander des comptes au roi. Il finit par être emprisonné, mais ce rappeur dissident n’en fut que plus célèbre. Loin d’être maté par l’incarcération, le rappeur a souhaité montrer au gouvernement qu’il a un moral d’acier en montrant aux médias qu’il en profite pour faire du sport, lire, se cultiver, et demander à l’Etat une autorisation de passer son bac à distance[8]. Il finit par être libéré après quatre mois de prison[9]. Face à lui une autre école du rap engagée incarnée par Don Bigg. Ce rappeur de 28 ans s’est imposé comme le parrain de la scène hip-hop marocaine. Dans la chanson « Ma Bghitch », il évoque la corruption qui fait rage dans son pays, mais critique également les révolutionnaires du mouvement du 20 février, en les comparants à des clowns anti-ramadan[10]. De la même manière, les chanteurs et musiciens de pop font figure de chasse-gardée des industries nationales de disques : la pop star Tamer Hosny a été dépêché sur la place Tahrir pour convaincre les manifestants de rentrer chez eux. Quant au très célèbre chanteur Amr Diab, il s’enfuit avec sa famille à bord d’un jet privé en destination du Royaume-Uni. C’est la fin d’une génération d’artistes, et le début d’une autre.

Comment qualifier cette nouvelle scène ? L’aspect presque chaotique de cet apanage, lié aux diverses fusions musicales, aux mélanges de genre, à la dimension politique et sociale des textes, peut nous faire penser à un mouvement de contre-culture[11]. Comme l’a observé Jeff Nuttal[12], les objectifs de la musique underground sont : « de déclencher des forces au sein de la culture dominante afin de provoquer la dislocation de la société, de saper les fondements de la moralité, de la ponctualité, de la servilité et de la propriété ; et d’étendre les possibilités d’épanouissement de la conscience humaine au-delà des frontières déshumanisantes définies par le cadre politique et l’utilitarisme ». Or s’il est vrai que les groupes de rock, de hip-hop,  de fusion ou de chansons arabes apparaissent comme un nouveau souffle de liberté, s’érigeant comme une civilisation alternative, le terme de contre-culture est anachronique et renvoie à un mouvement très précis de l’histoire mondiale de la musique. Or tous les groupes cités ne se revendiquent pas des tendances politiques et culturelles associées au mouvement originel des années 1960. De plus, tous ces chanteurs pourront vite être assimilés à une culture musicale de masse s’ils restent simplement les voix du peuple, et non pas une mode de résistance à la société dominante. Toutefois, il est possible de les rapprocher d’une forme de contre-culture contemporaine spécifique du monde arabe : « Les contre-cultures sont en effet, des expressions fluides et mutables de sociabilité qui se manifestent lorsque les individus s’associent temporairement pour exprimer leur soutien et/ou pour participer à une cause commune, mais dont les vies quotidiennes se déroulent de fait simultanément sur toute une gamme de terrains culturels plus divers.[13] ». Ce qui se passe dans le monde arabe n’est pas seulement le fait de la protestation contre le gouvernement sinon l’illustration réelle d’une volonté de changement culturel. L’importation de musiques occidentales, le mélange des genres, l’expression de ses opinions, la poésie libre, le bouleversement des codes vestimentaires illustrent l’identité de toute une génération de jeunes, fiers de leurs origines et qui tentent d’intégrer, mieux que les générations précédentes, leur culture plurielle. La nouvelle scène musicale arabe symbolise, socialement, une jeunesse plus ouverte, qui ne manipule certainement pas la langue arabe comme l’auront fait Nass el Ghiwane ou Jil Jilala dans les années 1970, mais qui porte un regard complètement nouveau sur la société. Tous ces musiciens ne chantent pas le passé de nos ancêtres mais le futur tel qu’ils le perçoivent dans le monde arabe ou tel qu’ils l’idéalisent. Il reste toutefois encore un long chemin à parcourir pour que cette nouvelle scène soit un lieu d’expression libre : dans un monde arabe où beaucoup de femmes qui chantent ne sont encore que les interprètes de la vie de leurs semblables[14], le récit intime de la vie et des pensées des artistes femmes, qui se livrent à travers leurs textes, porte encore un bémol.


[1] « Dégage ! La B.O. des révolutions arabes »,  The Observer (Londres)  dans Courrier International, Hors-Série, 2011, p.17

[2] Au sujet de ces arrestations, voir l’article sur ce blog à l’adresse : http://www.article11.info/?Oriental-metal-Hard-rock-the

[3] Voir le film « Les Anges de Satan » de Ahmed Boulane, 2007.

[4] « Dégage ! La B.O. des révolutions arabes », art. cit., p.16

[5] Ibidem

[7] « Dégage ! La B.O. des révolutions arabes », art. cit. p.17

[8] TELQUEL, « Parcours. La nouvelle vie de L7a9ed », 02/11/2012, http://www.telquel-online.com/Le-Mag/Parcours-La-nouvelle-vie-de-L7a9ed/543

[9] Ecouter el Haqed http://www.youtube.com/watch?v=6zU6vcU2QAU  et voir le clip pour sa libération http://www.youtube.com/watch?v=cGf1_Et8I90

[11] Sheila Whiteley « Contre-cultures : musiques, théories et scènes », Volume ! 1/2012 (9:1), p. 5-16.

[12] Nutall, 1970 : 249

[13] Andy Bennett « Pour une réévaluation du concept de contre-culture », Volume ! 1/2012 (9:1), p. 19-31.

[14] Tassadit Yacine « Femmes et écriture », Tumultes 2/2011 (n° 37), p. 147-164.